Table des matières

Plan du site

15   Respect et admiration

17  Violence, domination, guerre

 

II. Thèmes et figures

16     Déclin ou trahison des figures?

Dette envers les modèles

 

D'où vient que les artistes ressentent peu d’obligation envers les héros de la deuxième guerre mondiale ? Contrastant avec l’intérêt des historiens, la réticence à leur rendre hommage témoigne d’un malaise. Depuis le début du siècle une suspicion globale tient les thèmes dits positifs à distance : les bons sentiments confortent le pouvoir, les héros sont des victimes manipulées par les puissants. La désillusion est poussée à un point tel qu'il est de mode de moquer l'héroïsme. Cette opinion ne rend pas justice à ceux qui ont pris de grands risques. Il paraît judicieux de relativiser les sacrifices en relevant leur inconscience. N'avons-nous pas tendance à les négliger parce que nous manquons d'informations sur la personnalité des volontaires ? Le premier jour de l'occupation de Shanghai en 1927, un chinois muni d'une bombe se jette d'un immeuble sur un cortège de soldats japonais : de tels élans sont fréquents dans toutes les régions du monde. N'avons-nous pas tendance à rabattre les exploits quand les enjeux ne nous concernent pas directement ? Nous sommes perturbés par l'hypocrisie qu'il y aurait à encenser les malheureux que l'on envoie à la boucherie, mais se détourner n'est guère équitable. Churchill, dans La deuxième guerre mondiale, cite des commandants britanniques qui s'interposèrent entre l'ennemi et les convois de l'Atlantique, donnant sciemment leur vie. Ils n'étaient pas précisément des parias qui n'avaient rien à perdre. Notre indifférence ne serait-il pas à mettre en rapport avec notre sécurité présente ? Nous nous sentons gênés d'être à l'abri et nous avons tendance à dénigrer le courage physique.

Nombre d'écrivains ont aspiré à l'héroïsme. Schopenhauer n'avait pas l'étoffe d'un combattant, mais au moins il l'a reconnu : «Ce qu'il nous faut ce n'est pas une vie heureuse mais une vie héroïque.» La honte d'échapper à des épreuves décisives a acculé Kleist au suicide, Byron a donné sa vie à une cause désintéressée. Les révolutionnaires, les militants, les résistants contre le fascisme sont mûrs par l'esprit de sacrifice. La guerre est riche de dévouement, de courage dont les écrivains rendront compte, mais devant lesquels l'art est paralysé tant s'y mêlent l'horreur et l'absurde.

C'est que, en outre, l'après-guerre nous a aussitôt enserrés dans un rapport de forces diamétralement opposé. Nous sommes les impérialistes. Les guerres coloniales achèvent de nous dégoûter de la violence, tandis que le combat pour le progrès à l'intérieur de nos sociétés ne recommande plus un type d'action où la vie est mise en danger. Si comme l'affirmait Camus, affronter l'absurde exige du courage, la sécurité vitale prive l'intellectuel d'un drame physique et réel dont il garde la nostalgie. Elle n'assure pas non plus sa crédibilité. La réputation n'est pas comparable au risque mortel. Est-ce que Fontane n'avait pas déjà formulé d'une façon aussi concise que percutante le paradoxe du progrès : «L'homme se sent mal à l'aise dans la civilisation qui le comble de ses bienfaits.» L'omniprésence de l'ironie dans l'art pourrait provenir de cette position embarrassante.

Peut-être le malaise marque-t-il également l'avènement à l'expression d'une classe de plus en plus importante de grands lecteurs. Désolés par la banalité quotidienne que nous comparons avec les tragédies et les biographies hautes en couleurs dont nos cerveaux sont farcis, n'ayant pas l'étoffe de héros, nous ne trouvons, pour tout accomplissement, que la dérision ou la protestation. Dénoncer la duperie du sacrifice, présenter la vie comme un jeu deviennent les expressions favorites de l'audace. Plus l’évolution de nos sociétés nous éloigne du risque, plus le risque nous nargue. Le caractère passif de l'image nous désole, le présent nous presse d'intervenir dans le réel. Et comme nous ne voulons ni renoncer à la liberté de l'art ni militer dans l’anonymat, nous espérons faire d'une pierre deux coups : transformer les représentations en manifestations, la peinture en provocations, qui auraient l’impact des actes.

Il est permis de se demander si cette mutation convient au langage spécifique de l'art. Celui qui croit encore aux vertus de la contemplation se demandera alors si certaines distinctions ne devraient pas être maintenues et si la négligence des héros ne reviendrait pas à une forme de vanité.

«L'homme n'aspire pas à l'impossible. Et s'il y aspire, tout le monde le considérera comme un faible d'esprit», remarquait Aristote qui semblait fustiger une expérience séculaire. Précepteur d'Alexandre, il était pourtant bien placé pour observer la témérité ! Si le fossé entre le quotidien et l'extraordinaire existait au temps d'Alexandre, il n'y a pas de raison de penser qu'il n'existait pas au temps de Homère ni même à l'époque de la guerre de Troie. Nous avons tendance à supposer qu'une ferveur unanime sous-tend les aventures épiques. La lecture des épopées nous donne le sentiment d'une adéquation parfaite entre la poésie et l'action. Georges Lukacs nous en donne une vision émouvante et magistrale dans son essai L’Âme et les formes. Or déjà, probablement, si l'héroïsme était prôné, il n’était admiré que d’une minorité, tous ne se pressaient pas au premier rang ! Pourtant, l'héroïsme coopérait avec la mise en forme. Qu’en conclure ?

Focalisés sur le mensonge que constitue cette dichotomie aujourd’hui, nous aurions tendance à persister dans notre protestation : que l’imposture soit bien plus ancienne qu’on ne l’imaginait ne change rien à la mise en question de l’art. La lucidité, le réalisme, la mission de changer le monde restent les objectifs de la culture actuelle. Ne serait-il pas plus raisonnable de considérer l’épopée comme un chant et d’en réexaminer les vertus ?

Le poète et le héros ne peuvent être confondus. L'aède n'était pas le combattant. Homère n'était pas Achille, Sophocle n'était pas Œdipe. De la même façon, Michel-Ange n'était pas Moïse, Grünewald n'était pas le Christ, Verrocchio n'était pas David. Par ailleurs, nous savons bien qu'Achille ne ressemble guère à son modèle. Delacroix que la question tourmentait, l'avait deviné. Il devait être une brute, ces bœufs, qu'il abat d'un magnifique coup de lance, il les mangeait tout cru, note-t-il dans son Journal. Peut-être cette rectification est-elle exagérée, mais certainement une idéalisation était opérée par les aèdes bien avant Homère...

Ne convient-il pas enfin d’admettre nos limites ? De reconnaître l’autre en tant qu’il possède des qualités qui nous manquent ? La mise en forme n'est-elle pas suffisante  pour satisfaire notre besoin d’agir dans le réel? Célébrer la figure que l'on a choisi : n'est-ce pas une façon plus équitable de faire usage de ses propres qualités. Il y a là toute la différence entre se servir de soi et se servir soi.

Si les modèles héroïques font défaut actuellement dans nos sociétés, l'expression de situations ultimes ne devraient-elles pas se ressourcer dans les épreuves subies sous d'autres cieux ou en d'autres temps. Nos recherches doivent-elles être réservées à notre propre culture, devons-nous représenter notre époque dans l'acception la plus stricte ? Le sacrifice de la vie, s'il paraît en déclin dans les démocraties postindustrielles, est encore mis au service d'une cause politique, nationaliste, religieuse, dans la majorité des pays pauvres; ces formes d'héroïsme sont aussi marginales dans leur pureté et leur extrémisme que les grandes figures de martyrs. Notre siècle ne manque pas non plus de travailleurs qui ont donné leur sang pour défendre leur dignité, ils ont assuré notre bien-être, c'est à peine si nous en sommes conscients. On mesure le sacrifice des générations qui nous ont précédés dès que l'on franchit les frontières de l’Occident : notre dette envers le passé est incommensurable.

Saint-Sébastien n'est-il pas le frère des bonzes vietnamiens qui s'immolèrent par le feu, des communistes disparus dans le goulag, des indiens spoliés et massacrés, des syndicalistes assassinés, des résistants et des victimes de toute persécution ? Ces militants n'ont-ils pas droit à la qualité artistique ? Est-il possible d'élever l'homme prêt au sacrifice au niveau d'une figure mythique ?

L'obligation de reconnaître notre dette envers les militants et les martyrs renvoie plus largement à l'obligation d'admettre notre dette envers tout modèle. Elle renvoie, au besoin de sujets.

En effet, l'authenticité que nous revendiquons, et qui réclame une adéquation parfaite entre le créateur et sa création, mène à une impasse. L’auto-analyse convient éventuellement à la littérature, elle ne se prête guère aux arts plastiques. Or par un effet de contamination, la fascination de l'introspection leur porte préjudice car elle dissuade et dévalorise l'objectivation qui est le propre de l'art figuratif. On tient le monologue intérieur pour un aboutissement. Décortiquer les intentions paraît plus intelligent que réaliser. Broder sur l'impuissance à créer prime l'œuvre elle-même dont on entend parfois déclarer qu'elle n'est pas indispensable. Ne sommes-nous pas en présence d'un abus de pouvoir de la part de la psychologie ? Sans compter que non seulement l'introspection n'est pas une garantie d'authenticité, mais elle peut masquer un manque de contenu, de curiosité ou d'équité.

Notre réticence à utiliser autrui est complexe. Elle renvoie à la gêne de vivre par procuration, à la crainte de perdre notre autonomie. Elle signale également une ambition absolue et sans doute utopique : celle de créer à partir de soi et seulement de soi, voire à partir de rien. Cette visée a peut-être été alimentée au début du siècle par l'admiration pour l'art tribal  qui donnait l’impression d’être l’origine de la pensée, elle a ensuite été confortée par les promesses de l'abstraction. Elle continue de nous détourner de l'enseignement de la tradition. La vigueur d'un élan peut comporter des aveuglements que l'expérience se charge de corriger. L'espèce de vacuité à laquelle aboutit une révolte ou une utopie qui perd ses atouts à force de reniements atteste l'urgence qu'il y a d'enrayer ce processus. Il est temps d'admettre la dette de tout mécanisme créatif.

Le modèle a le privilège d'exister dans le réel. Tel a pris des risques, les épreuves ont ruiné la santé de tel autre, celui-ci a consacré des dizaines d'années à une cause, celui-là a perdu sa jeunesse en prison : ces points d'ancrage confèrent un climat de vraisemblance. L'artiste emprunte au modèle sa réalité, celle-ci contribue à l'illusion, à l'intensité et à l'intérêt de l'œuvre. Aussi, affirmons-nous que la distance entre le modèle et le créateur doit être maintenue, la dette du second envers le premier reconnue.

La dépendance à l'égard du modèle peut également être partagée par l'amateur d'art. Or, quand le tableau est réussi, le spectateur profite du contenu avec une estime sans réserve. Ce mécanisme nous incite à penser que pour l'artiste comme pour l'amateur d'art, seul l'hommage rendu au modèle sous la forme du beau est susceptible de compenser la gêne qu'il y aurait à vivre par procuration. Ainsi, par un entrecroisement de dons réciproques, de la même façon que l'ascète réel incarne une tendance à l'extrême et permet à tout un chacun de se reconnaître en lui, de même le martyr ou le héros, qui sont des exceptions, ne sont pas seulement représentés pour eux-mêmes mais afin d'offrir à chacun des possibilités d'éprouver des tendances de même nature quoique plus modestes.
 

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17  Violence, domination, guerre